Le chouchou du public
Aujourd’hui plus connu pour ses chansons que pour son palmarès sportif, Yannick Noah reste une personnalité très appréciée
By REINHOLD HÖNLE
Le public aime Yannick Noah. Pour la sixième fois consécutive, selon le classement réalisé pour le compte du Journal du Dimanche (1) en France il est désigné comme la personnalité préférée des Français. Car même s’il a choisi de vivre à New York, le vainqueur du tournoi de tennis de Roland Garros en 1983 a su conquérir le cœur de nos voisins et le sommet des hit-parades avec des titres comme Saga Africa ou Métisse. Fils d’un footballeur professionnel africain et d’une enseignante française, Yannick Noah a parcouru un long chemin depuis le jour où, à l’âge de onze ans, il a quitté le Cameroun de son enfance afin d’intégrer un internat tennis-études en France. À 50 ans, Yannick Noah se consacre aujourd’hui à la chanson, mais il est aussi conseiller du PSG et de l’équipe nationale de football du Cameroun. Comme si cela ne suffisait pas, ce père de cinq enfants s’engage corps et âme dans des actions humanitaires, comme Les restos du cœur, Les enfants de la Terre (2), une association qu’il a fondée pour venir en aide aux enfants démunis, ou encore Fête le mur (voir encadré page 45).
Reader’s Digest :Le 25 septembre dernier, vous enflammiez le Stade de France devant 80 000 personnes. La sensation s’apparente-t-elle à celle de la finale de Roland Garros, en 1983 ?
Yannick Noah : On ne peut pas savourer un match de tennis que l’on dispute. La tension est extrême. Celui qui remporte le point gagnant, parce que sa balle a atterri à trois centimètres à l’intérieur du court, a la chance de vivre des instants indescriptibles. Un sentiment de plénitude absolue que, pour ma part, je n’ai ressenti que deux fois : après ma victoire à l’open de tennis et à la naissance de mon premier fils. Quand j’ai vu Joakim, j’ai pris la main de ma femme et lui ai dit : « Je suis heureux comme à Roland Garros. »
RD :Comment décririez-vous vos émotions sur scène ?
Yannick Noah : Moins violentes, plus douces, mais beaucoup plus durables. La scène me fait du bien et m’apporte un bonheur subtil. Il m’arrive aussi de connaître une sorte d’état de grâce, où je ne chante pas, je « suis » la chanson. Ou bien je croise le regard de quelqu’un dans le public et un lien très fort s’instaure. Ce sont des moments formidables, même s’ils sont moins intenses qu’une victoire sportive. Je m’y prépare, pour ne pas perdre le contrôle de mes émotions, comme cela arrive si souvent en tennis. J’ai pleuré, Roger Federer aussi. Nous nous laissons tous submerger par nos émotions pour, au bout de quelques minutes, déjà songer à renouveler l’exploit, ce qui peut prendre des mois, des années… et même ne jamais se produire.
RD :Comment expliquez-vous votre popularité, vous qui avez été élu personnalité préférée des Français pour la sixième fois consécutive ?
Yannick Noah : J’aime les gens. Ils m’ont beaucoup donné. Mes proches, mais aussi tous ceux qui m’ont soutenu quand je suis arrivé en France, tout seul. À 11 ans, je ne voyais plus ma famille que cinq jours par an. Et tous ces fans qui, dans le monde entier, m’ont galvanisé pendant mes matchs… Aujourd’hui, à travers mes chansons, mais aussi mon engagement solidaire, j’essaie de leur rendre un peu de ce qu’ils m’ont donné.
RD :La musique est-elle pour vous le meilleur moyen d’exprimer l’amour ?
Yannick Noah : Oui, la musique que l’on écoute chez soi, mais surtout en concert. Le public chante avec moi ; c’est une vraie rencontre, un moment de détente. Mon nouvel album, « Frontières », est celui de la maturité et des prises de position, dit-on, mais il y a aussi beaucoup de chansons gaies. C’est important, car le public vient me voir pour vivre un moment de fête. Je veux continuer à leur offrir cela.
RD :Vos textes sont tout de même plus politiques, pourquoi ?
Yannick Noah : Disons que c’est une question d’âge. J’ai 50 ans et 5 enfants ; je pourrais déjà être grand-père ! En tant qu’adulte et citoyen responsable, je commence à me demander ce que je pourrais faire pour les générations futures. Ma fille, qui étudie l’histoire des civilisations, s’intéresse beaucoup à la politique. Nous avons tous les deux des discussions passionnées sur des sujets comme l’écologie ou l’immigration. Il y a vingt-cinq ans, je n’en aurais pas pris le temps — le sport était ma priorité absolue.
RD :Qui vous a inspiré le titre «Angela», sur la militante des droits de l’homme Angela Davis ?
Yannick Noah : Un jour, mon fils Joakim, qui joue pour l’équipe de basket des Chicago Bulls, m’a appelé pour me dire qu’il ne pourrait pas aller voter lors de la présidentielle car il était en stage d’entraînement avec son équipe. « Dis à ton entraîneur que tu dois prendre l’avion pour aller voter à Chicago, parce que c’est obligatoire ! lui ai-je rétorqué. Souviens-toi qu’il y a six ans, c’est toi qui m’as donné un livre en me disant “Papa, il faut que tu lises ça. L’auteur est un type incroyable ; il s’appelle Barack Obama”. »
RD :Après l’élection de Nicolas Sarkozy, vous vous êtes exilé à New York. En quoi cette nouvelle vie a-t-elle changé vos perspectives ?
Yannick Noah : Ma perception du monde évolue constamment. Il s’y passe des choses extraordinaires, il y a des catastrophes écologiques… et il y a des dirigeants politiques qui monopolisent l’attention des Français… (Il rit.) Ce qui m’étonne le plus, c’est que les médias sont de plus en plus au service du gouvernement et que personne n’y trouve à redire dans le pays de la première déclaration des droits de l’homme, en 1789 ! Peut-être les restrictions sont-elles plus évidentes vues de l’extérieur, en toute liberté ?
RD :Que représente New York pour vous ?
Yannick Noah : La liberté, l’anonymat, le spectacle d’une vie à cent à l’heure, de gens qui courent dans tous les sens pour devenir quelqu’un d’autre — mais pas pour devenir américains à tous crins. Ils savent respecter les origines et la culture de leurs voisins. C’est une ville où l’on peut passer en cinq minutes de l’Italie à la Chine, de l’Afrique à l’Amérique du Sud ou du Nord.
RD :Comment en êtes-vous venu, dans les années 1980, à y ouvrir un pub ?
Yannick Noah : A 23 ans, je suis tout à coup devenu une célébrité, en France. Dans la rue, tout le monde me reconnaissait. Alors je me suis aperçu que ce que j’avais tant désiré pouvait aussi se révéler anxiogène. Je suis donc parti me réfugier chez un ami, à New York. J’y ai rencontré ma première femme, y suis resté et ai retrouvé une vie normale. C’est là que mes deux aînés sont nés. Aujourd’hui, je fais la navette entre Paris et New York. Je décide à mon gré d’être un personnage actif ou un simple figurant du spectacle.
(1) Sondage réalisé du 16 au 25 juin 2010
(2) Les enfants de la Terre : www.enfantsdelaterre.net
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