Il est essentielde se faire comprendre
Plus jeune élue de l’histoire à présider le Conseil national, Pascale Bruderer, 33 ans, cultive l’art de jeter des ponts
By REINHOLD HÖNLEPascale Bruderer a un parcours politique de tous les superlatifs. Sans trace, pourtant, de coups de gueule. En 1997 déjà, sa maturité tout juste en poche, elle accède à sa première fonction publique par son élection au Conseil municipal de Baden. Et lorsqu’en 2002 – après une seule année passée au parlement cantonal – elle siège soudain au Conseil national suite à un retrait, sa jeunesse et son charisme la placent une nouvelle fois sous les feux des projecteurs. Malgré cela, loin d’attraper la grosse tête, elle tire parti de son capital sympathie pour avancer sur les dossiers sociaux en créant de bons compromis entre les factions politiques. Une démarche qui porte ses fruits pour la politologue et conseillère en entreprises: à deux reprises, elle est réélue avec le meilleur score en Argovie – et fin 2009, à l’issue du vote qui va la porter au perchoir du Conseil national, elle cumule un nombre de bulletins (174) jamais atteint depuis quarante ans.
Reinhold Hönle:Madame Bruderer, en quoi votre action à la présidence du Conseil national a-t-elle modifié votre vision du Parlement?
Pascale Bruderer: Seule l’optique a changé. Après 13 années de travail parlementaire aux trois niveaux – communal, cantonal et national –, j’avais acquis suffisamment d’expérience pour endosser rapidement mon nouveau rôle. La fonction de présidente du Parlement relève plus de la gestion que du défi politique. Elle consiste à préparer les sessions, à arrêter les points à l’ordre du jour, à faire avancer les dossiers et à respecter le calendrier. Alors que, comme parlementaire, le travail se focalise plutôt sur les contenus politiques des affaires à traiter.
Question:Y a-t-il eu des surprises dans votre nouvelle fonction?
Bruderer: Du fait qu’avant d’accéder à la présidence, on est d’abord second puis premier vice-président, on a déjà un avant-goût de ce qui nous attend. Peu de surprises donc, et celles qui sont survenues étaient d’ordre positif. De plus, comme politologue, je connais les coulisses. J’ai par exemple été agréablement surprise par l’excellence du travail d’équipe. Le Conseil national compte deux cents membres: c’est une multitude d’acteurs. Malgré cela, il se trouve toujours des rassembleurs pour faire aboutir un dossier.
Question:En quoi consiste encore votre contribution?
Bruderer: Le président doit assurer une préparation en amont pour que le travail des parlementaires se déroule ensuite dans des conditions optimales. Coopérer avec une poignée d’élus, qui varient en fonction de l’objet à traiter, est une tâche parfaitement constructive à mes yeux – même quand les divergences politiques sont importantes.
Mon rôle s’apparente souvent pour moi à celui d’un arbitre: si on ne l’a pas remarqué pendant le match, c’est qu’il a fait son boulot.
Le plus important pour moi n’est pas d’être au centre; ce qui compte, c’est les fils à tisser à l’arrière-plan. cet égard, c’est une chance – précisément pour un parlement de milice – de disposer des Services du Parlement, une équipe de professionnels hautement qualifiés.
Question:Pendant les débats, on voit les gens lire le journal ou téléphoner. D’où vous est venue l’idée de sortir, en quelque sorte, un carton jaune pour rappeler tacitement à l’ordre les parlementaires?
Bruderer: Quand on est au perchoir, on réalise combien l’atmosphère dans la salle est parfois dissipée. Je pense surtout au public à la tribune, venu pour assister aux délibérations. Il est intolérable que les propos d’un orateur ou d’une oratrice soient à peine audibles. Ce n’est pas encore le vacarme des vuvuzelas comme on a pu l’entendre lors des Mondiaux de foot en Afrique du Sud mais il est souvent impossible de travailler de manière concentrée dans la salle. En plus, il en va aussi de l’impression produite par le Parlement, si l’on sait que les débats sont de plus en plus souvent retransmis sur SF Info. J’ai encore quelques idées sur le sujet que je transmettrai prochainement au Bureau du Conseil national.
Quant au carton jaune dont vous parliez, il n’est pas jaune mais gris. On y voit un téléphone portable, avec un texte d’une ligne, laconique: ≪La présidente vous remercie de ne pas téléphoner dans la salle.» Il suffit qu’un huissier s’approche d’un parlementaire, carton en main, pour que celui-ci quitte la salle sur-le-champ (Rires). Vous voyez, ça fonctionne!
Question:Comment vous expliquez-vous qu’à 32 ans, vous deveniez présidente du Conseil national alors que cette fonction était avant réservée à de vénérables papables?
Bruderer: Jamais je n’ai visé cette charge à l’âge que j’avais. C’est simplement la suite logique d’une trajectoire politique qui a débuté tôt. Vous êtes désigné par votre fraction. Je pense qu’avec ma nomination, le PS voulait adresser un message clair: la politique est ouverte à toutes les générations. Ont également pesé dans la balance le fait d’avoir déjà eu le pied à l’étrier et d’être très à l’aise dès lors qu’il s’agit de jeter des ponts. Les jeunes, et même très jeunes, me témoignent leur reconnaissance maintenant que j’occupe cette fonction. Ils se sentent motivés à s’engager à leur tour.
Question:Vous êtes également un emblème de la montée en puis-sance des femmes en politique.
Bruderer: Je retire une joie immense du fait que pour la première fois dans l’histoire de la Suisse, des femmes occupent simultanément les trois postes présidentiels majeurs du pays. Faire partie de ce trio me comble d’autant plus que la collaboration avec la présidente du Conseil des États Erika Forster et avec la présidente de la Confédération Doris Leuthard fonctionne à la perfection!
Question:En aviez-vous convenu ensemble avant d’entrer en fonction?
Bruderer: Non, nous avons réalisé ce qui se passait en même temps que tous les autres Suisses. Une nouvelle constellation avait émergé. Par chance, ce n’est plus une sensation aujourd’hui quand une femme fait carrière en politique et se voit confier les plus hautes charges. Tout cela est entré dans les moeurs. Après notre élection, nous avons décidé de marquer le coup. En février s’est donc tenue la journée de rencontre à l’intention de toutes les femmes de Suisse. Nous avons fait deux fois salle comble au Palais fédéral et mené beaucoup de bonnes discussions.
Question:Les hommes ne sontpas les seuls à mettre des bâtons dans les roues. Qu’en est-il de la solidarité féminine en politique?
Bruderer: Les femmes, me semble-t-il, sont souvent plus critiques envers les prestations en général – celles des hommes, celles des autres femmes et tout particulièrement envers leurs propres prestations. Alors, même si les critiques adressées par mes compagnes de route sont parfois plus blessantes au premier abord en raison de la proximité que nous entretenons, elles ne relèvent pas, en fin de compte, de l’obstruction mais participent d’une démarche de questionnement. Pour déboucher souvent sur un soutien dès lors que mes arguments ont pu les convaincre.
Question:On trouve plus de femmes à des postes clé en politique que dans l’économie. Êtes-vous pour les quotas?
Bruderer: Il semble malheureusement que le fait, avéré scientifiquement, qu’il y a tout à gagner de la promotion des femmes à de hautes fonctions, ait de la peine à se concrétiser. Mais, plus que les quotas, il serait temps d’appliquer les lois, en particulier sur le chapitre de l’égalité des salaires. Ce but atteint, il faudra se demander comment créer des incitations supplémentaires pour accroître la part des cadres féminins. Beaucoup de femmes sont hautement qualifiées. Les promouvoir serait un gain pour l’économie et pour la société toute entière.
Question:Revenons au Parlement: tient-on suffisamment compte des argments des adversaires ou laisse-t-on le champ libre aux lobbyistes qui se contentent de répercuter des points de vue déjà établis?
Bruderer: Je trouve que les parlementaires devraient préserver leur indépendance et exprimer, hors de toute implication dans des intérêts particuliers, l’opinion qu’ils se sont forgée au fil des discussions. Il doit être permis de pratiquer la collaboration transversale par-delà les partis. C’est ainsi que je travaille personnellement et je réalise qu’au Palais fédéral, il se trouve dans chaque parti des gens qui pensent et opèrent sur ce mode-là. C’est un vrai plaisir de travailler avec ces personnes. On peut se fier à eux et les résultats s’en ressentent. Néanmoins, dans ce qui touche à la politique de santé et à la régulation bancaire, les lobbys sont très, très puissants.
Question:Une professionnalisation du métier serait-elle souhaitable?
Bruderer: Tout système a ses avantages et ses inconvénients. Je suis résolument attachée à notre système de milice. Si nous ne l’avions pas, j’aurais eu peu de chances de devenir parlementaire, étant donné que la politique à elle seule ne saurait faire mon bonheur. Notre système bénéficie tout particulièrement aux jeunes en leur permettant d’entrer tôt en politique sans sacrifier leur parcours professionnel. Mais force est de constater que la charge de travail s’accroît, mettant toujours plus en péril le système de milice.
Je pense qu’il ne se maintiendra qu’au prix d’une professionnalisation dans l’entourage des parlementaires. Comment, sinon, envisager de mener de front activité professionnelle et politique? Je sens moi-même quel défi cela représente. Sans parler du fait d’avoir un jour une famille.
Question: Y a-t-il eu des personnalités dont le charisme a suscité chez vous l’engouement pour la politique?
Bruderer: Je ne pourrais pas citer quelqu’un en particulier qui m’aurait servi de modèle. Il s’agit plutôt de qualités humaines qui m’ont frappée et enthousiasmée chez certaines personnalités, comme la cordialité et la chaleur humaine que la conseillère fédérale Ruth Dreifuss a toujours su préserver.
Mon entrée en politique est d’ailleures très atypique. D’abord parce que je ne viens pas d’une famille qui s’engage en politique, ensuite parce que je me suis décidée à me porter candidate aux élections municipales de Baden sans m’être déterminée au préalable pour un parti. Je voulais montrer que la jeune génération s’intéresse aussi à la politique. Je me suis donc adressée à trois partis et c’est le PS qui m’a le plus convaincue.
Question:Qu’est-ce qui vous fascine dans l’exercice de la politique?
Bruderer: J’en ai eu un avant-goût à l’École cantonale de Wettingen, où j’étais présidente de l’association des élèves. L’étincelle a vraiment surgi au Conseil municipal quand j’ai découvert quelle joie me procuraient les débats avec des gens dont les idées étaient différentes des miennes et le fait d’avancer sur un dossier. Un aspect essentiel m’interpellait déjà à l’époque: la question de savoir comment faire passer vers l’extérieur les décisions prises. Jeter des ponts entre le Parlement et la population m’importe donc aussi beaucoup pendant mon année de présidence. Comme je vous l’ai déjà dit, j’ai du plaisir à exercer une activité professionnelle captivante – comme directrice de la ligue argovienne contre le cancer – à côté de la politique.
Question:Vous partagez-vous la tâche de directrice avec votre sœur?
Bruderer: Non, Sabine et moi avons fondé une Sàrl qui offre des services de gestion et de RP à des ONG. Le mandat de directrice de la ligue argovienne contre le cancer est une activité que j’exerce exclusivement seule.
Question:En ce moment, vous êtes contrainte de renoncer à un certain nombres de choses. Qu’est-ce que vous ne sacrifieriez à aucun prix?
Bruderer: Le temps que je peux consacrer au cercle de mes intimes. Je me sens très bien avec eux, c’est une chose, mais en plus je fais le plein d’énergie à leur contact. J’ai dû réaliser très tôt que la réaction ne tarde pas si je rogne sur mes loisirs. Le plaisir, la flamme et la force d’empoigner mes tâches ne sont plus au rendez-vous. Pas question cependant de convenir spontanément de prendre un café avec quelqu’un – mon agenda est trop plein cette année. C’est très insolite de voir qu’en mars déjà, je n’avais plus une heure de libre jusqu’à la fin de l’année. Mais les priorités sont claires pour 2010: mes fonctions, le Parlement, le pays.
Question:Veillez-vous tout spécialement à votre mode de vie, par le fitness et une alimentation saine?
Bruderer: Je crains que, côté alimentation, cette année soit pire que les autres. Pendant les sessions, en particulier, ma consommation de chocolat prend l’ascenseur (Rires). J’ai découvert que le chocolat noir me permettait de retrouver rapidement ma concentration – ça et les fruits secs: de purs carburants pour les nerfs. Les séances et leur cadence font aussi que le temps manque pour bouger. Une activité rendue également difficile par des problèmes de genou récurrents qui me contraignent à une pratique modérée du sport. J’ai donc abandonné le handball pour me tourner vers des sports plus doux comme la randonnée et le ski de fond. Le week-end prochain, nous avons prévu une marche en famille qui nous mènera de Attinghausen à Engelberg. Je dois aussi me ménager du temps pour les balades avec mon chien.
Question:Comment votre quotidien est-il organisé avec votre époux Urs Wyss, qui occupe un poste de cadre auprès de Ticketcorner? Comment s’est-il fait à votre nouvelle visibilité?
Bruderer: En règle générale, nous nous partageons équitablement les tâches ménagères. Avec mon mandat actuel, Urs assume même plus que moi cette année. Cela relève de l’évidence pour lui, tout comme il n’est pas heurté par le fait que je sois placée sous les feux des projecteurs. Il sait que l’exposition médiatique mobilise beaucoup de forces. Urs est pour moi d’un grand soutien et je crois qu’il en va de même pour moi à son égard dans sa profession.
Nous sommes très différents. Lui se départit rarement de son calme. Moi j’essaie d’y parvenir mais j’ai de la peine à prendre mes distances avec mon quotidien professionnel pendant mon temps libre.
Question:Votre carrière n’a manifestement connu que des hauts. Y a-t-il eu des revers?
Bruderer: Certes, à plusieurs niveaux. Voir ma mère souffrir d’un cancer, à l’époque où j’étais encore collégienne, voir son combat puis sa guérison, et les liens familiaux se renforcer a été une expérience marquante. Mon parcours politique n’a pas été épargné non plus. Je ne mesure pas seulement ma carrière à l’aune des fonctions que j’occupe mais aussi à celle des contenus que je peux faire passer. Or, avec le PS, je ne fais pas souvent partie de la majorité triomphante. Alors, je me demande si je n’aurais pas pu mieux me faire comprendre. Ce point – peut-être à cause de mes proches qui sont malentendants – est essentiel pour moi, dans la vie comme en politique.
Question:Quel regard jetez-vous aujourd’hui sur ce moment où tous les médias se sont précipités sur la jeune et charmante parlementaire fraîchement émoulue que vous étiez?
Bruderer: J’ai tenté de ne pas me laisser trop fortement accaparer. D’entrée de jeu, j’ai réalisé que l’on n’appréciait pas, dans les rangs du Conseil national, les personnes qui intervenaient à tout propos. Et qu’il valait mieux le faire pour les thèmes importants et pour lesquels on était compétent. Aussi, je n’ai jamais rencontré de problème ni en commission ni avec le public, même si les médias se délectaient à user de superlatifs et à souligner que j’étais ≪la plus jeune». J’ai tenté d’utiliser les plates-formes médiatiques qui s’offraient pour faire comprendre ce que je visais en politique. Des malentendants m’abordent parfois dans le tram ou dans le train et communiquent avec moi en langue des signes et les Suisses savent que je m’engage pour l’égalité et l’intégration des personnes présentant un handicap.
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