Question de croyance? Pas si simple!
L’astrologue Monica Kissling évoque les préjugés qui entourent la pratique de son art
By BARBARA LUKESCH
Poudre de perlimpinpin pour les uns, l’astrologie est pour d’autres la panacée dont ils ne sauraient se passer à l’heure de prendre des décisions. Selon une enquête commandée par Rea-der’s Digest, 35% des Suisses sont convaincus que leur destin est écrit dans les étoiles et déclarent faire confiance à leur horoscope. Pour en savoir plus, nous avons rencontré Monica Kissling, une astrologue bien connue dans le paysage médiatique alémanique, pour questionner avec elle sa démarche et en explorer les confins.
Reader’s Digest:Madame Kissling, songiez-vous déjà tout enfant à devenir astrologue?
Monica Kissling: Pas du tout. Mon engouement m’est venu à l’âge de 20 ans en suivant un séminaire organisé par un astrologue dont le savoir était saisissant. J’étais impressionnée par ses lectures de l’horoscope. À dater de cette époque, j’ai pratiqué l’astrologie comme passe-temps tout en continuant à fréquenter des cours.
RD:Comment votre entourage a-t-il réagi lorsque vous avez décidé de faire de l’astrologie votre professsion?
Kissling: Absolument personne n’y croyait. À l’époque, c’était impensable. Personne ne devenait astrologue. Ce métier n’existait pas.
RD:En est-il toujours ainsi?
Kissling: Les choses ont bougé mais l’astrologie n’est toujours pas un métier reconnu, sans parler de protection du titre professionnel. Impossible donc de tirer sa seule source de revenu du conseil astrologique en Suisse. Tous les astrologues que je connais exercent une autre activité en parallèle. Pour ma part, j’ai travaillé dès le début pour des journaux de même qu’à la radio et à la télévision.
RD:Qu’est-ce qui vous distingue d’Élisabeth Teissier?
Kissling: Élisabeth Teissier prétend pouvoir prédire sa propre mort tout comme celle des autres. J’ignore comment elle s’y prend pour cela. Mon approche, elle, se fonde sur la psychologie et, à ce titre, je suis d’avis que les incidents concrets survenant dans la vie d’une personne ne sont pas prévisibles, pour la simple et bonne raison que ce qui nous advient n’est pas encore fixé. Si tel était le cas, il n’y aurait plus de libre arbitre et nous ne ferions que rabâcher un programme préétabli.
RD:Mais votre travail d’astrologue consiste bien à dégager certaines données déjà existantes dans la vie d’un être humain?
Kissling: Parfaitement. D’un côté, je pars des prédispositions d’une personne. On ne s’improvise pas musicien ou écrivain. Certains sont faits pour, d’autres seront mieux inspirés comme enseignants ou comme architectes. L’autre versant de mon travail consiste à m’attacher à l’axe temporel, aux phases de l’existence. Si, à certains moments, on pourra voyager ou poursuivre sa formation à sa guise, il en est d’autres où certaines circonstances pénibles nous entravent. Avec l’horoscope, je peux aider quelqu’un à discerner quelles sont ses aptitudes et cibler le moment opportun pour déployer ses talents.
RD:Quels éléments vous faut-il pour établir un horoscope?
Kissling: La date de naissance, l’heure – si possible, à la minute près – et le lieu de naissance. Dans la pratique, nous demandons à nos clients de formuler leurs questions personnelles avant l’entretien, ce qui nous permet de mieux en définir le cadre et d’en améliorer l’efficacité le moment venu. Néanmoins, en principe, mon bagage d’astrologue fait que je suis à même de travailler à l’aveugle. C’est ce que j’ai fait durant de longues années pour la télévision alémanique. Je me souviens bien d’une émission au cours de laquelle j’avais attesté à quelqu’un un talent musical lors d’une analyse à l’aveugle. Et voilà que se présente sur le plateau Felix Gutzwiller, le spécialiste de médecine préventive et actuel conseiller aux États. Dans un premier temps, je ravale ma salive. Puis il raconte qu’effectivement il avait adoré faire de la musique étant enfant. Voilà une belle illustration du fait que les horoscopes font ressortir les dispositions et talents d’un individu mais pas sa façon de les mettre en pratique.
RD:Jusqu’où allez-vous dans la divulgation? Mettez-vous en garde vos clients contre un voyage, un nouveau poste ou une relation?
Kissling: Un des principes du code de conduite de la Fédération suisse des astrologues, dans le comité de laquelle je siège, est que nous n’avons pas le droit de priver les personnes qui s’adressent à nous de leur faculté de décision. Je ne vais donc pas dire à mon client: Renoncez à vous rendre en Inde en ce moment! Ou: ne vous séparez pas de votre mari! En revanche, si je lis dans un horoscope que des changements professionnels de grande envergure sont à l’ordre du jour et que la personne m’a dit au cours de l’entretien qu’elle était insatisfaite de son travail, il va de soi que je vais l’encourager à trouver des solutions de rechange.
RD:Quelles sont les questions qui amènent en premier lieu les gens à vous demander de leur établir un horoscope personnel?
Kissling: Les questions qui me sont posées touchent à tous les domaines de la vie: Que dois-je envisager pour me perfectionner dans mon métier? Quelles sont les tâches qui m’attendent dans l’existence? Quel avenir a mon couple? Beaucoup de questions portent sur la santé.
RD:Peut-on déterminer quel est le meilleur moment pour agender une intervention chirurgicale?
Kissling: Évidemment! Je le fais régulièrement. J’ai souvent affaire à des gens ayant déjà subi deux ou trois opérations qui se se sont mal passées. Lorsque j’examine ces dates du point de vue astrologique, je découvre qu’à chaque fois les constellations étaient défavorables. Il y a effectivement des bonnes et des mauvaises dates. Lorsque, à l’époque, j’ai appris au cours d’une émission de télévision que Rosmarie Voser, une patiente souffrant de problèmes cardiaques, allait être opérée dans la nuit, il était évident pour moi que ça se passerait mal. Et, de fait, Madame Voser est décédée parce qu’elle n’a pas reçu le cœur qu’il fallait. (En avril 2004, cette patiente de 57 ans a succombé suite à la greffe par erreur du cœur d’un donneur ayant un autre groupe sanguin; note de la réd.)
RD:Beaucoup de gens associent l’astrologie aux horoscopes que publient les journaux. Est-ce bien sérieux de dresser ainsi un horoscope sans connaître les coordonnées exactes de naissance?
Kissling: J’ai moi-même rédigé une grande quantité d’horoscopes annuels pour les médias. Il faudrait le prendre comme un divertissement tant il est vrai qu’on ne peut pas subdiviser les gens en douze catégories, voire 36 si l’on y ajoute les décades. Toutefois, on peut dégager des grandes lignes pour chaque signe du zodiaque, à condition de ne pas perdre de vue le fait que chaque Capricorne et que chaque Lion va réaliser des expériences parfaitement individuelles. Mais, en fait, je suis souvent surprise de voir combien ces horoscopes de magazine sont pris au sérieux.
RD:Qu’en est-il du pouvoir que vous détenez et qui pourrait même vous amener, en dernière extrémité, à manipuler vos semblables?
Kissling: Je fais très attention à ma façon de m’exprimer et au fait de savoir si mes clients m’ont bien comprise. Et je ne me prononce que sur les sujets expressément en lien avec leurs interrogations. Jamais, à moins qu’on ne m’y invite, je ne déclarerais que je vois se dessiner une débâcle d’ordre financier, par exemple.
RD:Vous vous gardez bien d’être trop concrète lorsque vous élaborez des horoscopes personnels. Or, vos collègues et vous-même ne vous privez pas de formuler des pronostics touchant à la politique, la société ou l’économie.
Kissling: Forcément, étant donné que nous, astrologues, nous occupons de ce qui évolue avec le temps. Quantité d’experts formulent des pronostics: on a ainsi des prévisions météo, économiques, boursières, électorales. Toujours corroborées par des données qui ne sont pas disponibles à tout un chacun en même temps que basées sur des valeurs empiriques. Prenons la prévision de l’astrologue de la finance et analyste Raymond Merriman, qui prévenait en 2001 que les années 2008 et suivantes seraient marquées par une crise financière globale. Personne ne l’a cru. Il l’a répété année par année, non sans rappeler à chaque fois que les constellations planétaires présen-taient de grandes similitudes avec celles qui prévalaient dans les années trente au moment de la Grande Dépression. Merriman a eu raison.
RD:Beaucoup de pronostiqueurs se trompent.
Kissling: Ça peut arriver, pas seulement chez les astrologues. Si vous prenez sept analystes boursiers, il y a bien des chances que vous obteniez sept avis différents. Le pronostic n’est qu’une interprétation personnelle des éléments en présence.
RD:Quel a été votre plus gros coup?
Kissling: De prévoir l’élimination précoce de Roger Federer aux Jeux olympiques d’Athènes de 2004.
RD:Et votre flop le plus retentissant?
Kissling: L’Angleterre championne du monde de foot 2010.
RD:Avec de telles prévisions, ne prêtez-vous pas le flanc à ceux et celles qui vous assimilent à des diseuses de bonne aventure?
Kissling: On a affaire la plupart du temps à des opinions toutes faites. Les détracteurs de l’astrologie n’ont souvent pas la moindre idée de ce qu’ils critiquent. Ce ne sont donc pas des interlocuteurs sérieux, malheureusement. On assiste au même schéma dans le débat sur l’homéopathie.
RD:Ne croient à l’astrologie que ceux qui en tirent profit. D’accord?
Kissling: Résolument pas. L’astrologie ne relève pas de la croyance mais d’un empirisme scientifique. De grands esprits, de Goethe à C.G. Jung, s’en sont servi, et de façon différenciée. C’est affligeant de voir des astrologues sérieux se faire régulièrement traiter comme s’ils étaient des charlatans.
RD:Votre profession compte peut-être effectivement plus de personnages douteux que d’autres corps de métiers qui, eux, sont reconnus.
Kissling: C’est exactement la raison pour laquelle il serait important que l’astrologie figure dans le cursus universitaire en sciences humaines.
RD:Comment vous expliquez-vous que l’astrologie fonctionne?
Kissling: Nous ne le savons pas tout à fait précisément. L’ésotérisme, dont fait partie l’astrologie, part de l’idée d’une intelligence supérieure, soit d’un ordre régi par des lois spirituelles. Un ordre qui, pour les astrologues, se reflète dans les étoiles. Dans la constellation qui prévaut au moment de la naissance, nous voyons à l’œuvre le schéma de base de la personnalité, la texture de l’âme, en quelque sorte. Il est stupéfiant de voir qu’aucun schéma stellaire ne se répète. Même sur un million d’années. Chaque instant est unique. Tout comme l’est chaque horo-scope et chaque être humain.
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