Photo: Azharuddin Mohammed Ismail, alias Aznar dans le film. Photo: © Getty Images

 

Bombay, avril 2009. La journée qui commence est déjà suf­focante dans le bidonville de Garib Nagar, où végètent les plus pauvres parmi les pauvres. J’entre dans le taudis de 2,50 m sur 3 mètres où vivent les quatre membres de la famille d’Azhar. Une feuille de plastique troué leur tient lieu de toit. Sur le sol de terre battue, un poste de télévision détraqué, de la vaisselle fendue, des sacs poubelles contenant leurs guenilles… et trois pots de fer qui servent parfois de toilettes. Ce n’est pas l’endroit où l’on s’attend à trouver une des vedettes de Slumdog Millionaire, le film aux huit Oscars qui a fait 380 millions de dollars de recettes en huit mois. C’est pourtant le logis d’Azharuddin Mohammed Ismail, le gamin de 11 ans qui y joue le rôle de l’un des héros enfants. Assis sur une natte crasseuse, Azhar me raconte son merveilleux voyage à Los Angeles, puis me décrit sa misère quotidienne. « La nuit, dit-il, les rats me mordent les orteils. »

Voilà deux mois, le 22 février, il déambulait sur le tapis rouge de la cérémonie des Oscars avec Brad Pitt, Angelina Jolie et consorts. Puis il est monté sur la scène avec l’équipe de Slumdog Millionaire pour recevoir les huit statuettes gagnées par le film. «Ce que j’ai aimé en Amérique, me confie-t-il, c’est que tout est propre. J’ai pleuré quand j’ai dû revenir ici. J’avais gagné l’Oscar, mais ma maison était toujours aussi crasseuse. » Incroyable mais vrai. L’une des vedettes d’un film au succès international vit encore dans l’un des plus sordides bidonvilles du monde. Comment est-ce possible ? Quand j’essaie de trouver une réponse, je me retrouve dans un univers où se disputent la cupidité, l’indifférence, l’opportunisme et les bonnes intentions avortées. Un tas de gens, dont certains ont gagné une fortune grâce au film, ont beau me répéter qu’ils veulent changer les conditions de vie d’Azhar et de Rubina (l’autre enfant vedette du film), leur existence est aussi misérable qu’avant. Quelques-uns cependant, dont un producteur anglais, se sont efforcés d’améliorer leur sort.

En janvier 2009, au moment où le film est sélectionné pour les Oscars, le réalisateur, Danny Boyle, annonce qu’il a fait en sorte que Rubina Ali, 10 ans, et Azhar Ismail, 11 ans, fréquentent une école de langue anglaise. Boyle a également créé une fondation pour leur éducation : le Jai Ho Trust. Après la cérémonie des Oscars, le quotidien anglais Sun révèle que le gouvernement indien compte offrir aux deux vedettes de Slumdog Millionaire « un logement dans un beau quartier ». Un conte de fées ? La véritable histoire est tout autre. Lors de ma visite, la mère du gamin, Shamin, m’explique que, lorsqu’elle a accompagné son fils à Los Angeles, elle a essayé d’en savoir plus sur ces promesses d’argent et de logement. « On me disait qu’on allait avoir une maison et qu’Azhar toucherait de l’argent à la fin de ses études. Mais nous n’avons pas vu le moindre bout de papier ! J’en ai parlé à Danny Boyle. Il avait l’air embêté. Les gens qui étaient avec lui m’ont dit que ce n’était pas le moment de discuter de ça. » Et elle me demande alors de lui faire une faveur : rencontrer Boyle. « Passez-lui le message, me supplie-t-elle, juste au cas où quelqu’un garderait l’argent qu’il a donné. »

 

La bicoque d’Azhar risque à tout moment d’être écrasée par les bulldozers. Dans cette ville de 14 millions d’habitants, la moitié de la population survit dans une misère noire. De tous les bidonvilles que j’ai été amené à voir durant mes reportages à travers le monde, Garib Nagar est le pire. Pour me rendre chez Azhar, j’ai dû me frayer un passage dans un sentier couvert de détritus, puis traverser un ruisseau pollué par les ordures. Un homme urinait devant moi ; un peu plus loin, une femme faisait ses besoins.

Cinq poules picorent dans la pièce qu’Azhar appelle la cuisine, et qui se résume en fait à un trou dans le sol et à une poêle posée sur quelques briques. « On manque souvent d’électricité. La nuit, j’étouffe. Quand il pleut, l’eau coule du toit et mes vêtements sont trempés. » Azhar a reçu 1 600 euros pour son rôle dans Slumdog Millionaire. Un simple acompte sur la nouvelle vie qu’on lui a promise. Mais il n’a pas envie de parler d’argent. Nous sommes en pleine journée, et je m’étonne qu’il ne se trouve pas en classe. « Je ne veux pas y aller, j’ai mal aux oreilles », me répond-il. Après avoir quitté la bicoque, j’emprunte un chemin longeant un égout à ciel ouvert. Rubina habite à quelques minutes de là. Mais elle n’est ni à la maison ni à l’école : elle participe à une publicité pour un soda. Son père, Rafiq Qureshi, l’accompagne. Munni, la belle-mère, ne décolère pas contre les cinéastes, qui n’ont pas voulu leur donner l’argent de la Fondation. « Rubina était au troisième niveau dans son ancienne école, et maintenant on l’a fait redescendre au premier. Elle n’est pas allée en classe depuis qu’elle est revenue des Oscars. Je suis furieuse. Pendant le tournage, ils nous ont dit qu’elle ne recevrait l’argent de la Fondation qu’à 18 ans. Pourquoi attendre qu’elle ait fini ses études ? C’est injuste ! » En sortant de la maison de Rubina, je rencontre le père d’Azhar. Pieds nus, il est maigre, visiblement malade. Il a vendu de la ferraille jusqu’à ce que sa tuberculose s’aggrave. Maintenant, il est incapable de pousser sa charrette, alors il s’est improvisé agent pour son fils. « Est-ce qu’on verra un jour l’argent ? me demande-t-il. Et où est la maison qu’on nous a promise ? »

Dès mon retour à Los Angeles, j’essaie d’obtenir des réponses auprès des cinéastes. Danny Boyle, le réalisateur, refuse l’entretien. Tout comme Peter Rice, l’ex-président de la Twentieth Century Fox Searchlight, qui a acheté le film et l’a distribué. On me renvoie d’un interlocuteur à un autre, tactique souvent utilisée à Hollywood par ceux qui refusent de se mouiller.

Après une semaine de coups de fil, je réussis à joindre le producteur du film, Christian Colson, à son bureau, à Londres. Il semble désolé : « Je suis producteur, explique-t-il, mais j’ai dû me transformer en travailleur social sans avoir jamais signé de contrat pour ça. » Il ajoute que personne ne pouvait prévoir que cette production à petit budget (10 millions d’euros) qui a failli aller tout droit chez les distributeurs de vidéos allait devenir un hit mondial. 

 

Qui pouvait imaginer l’effet que ce succès aurait sur les enfants ? Pourtant, avant même que le film ne soit catapulté au sommet du box-office, Danny Boyle et lui savaient qu’ils avaient une obligation morale envers les petits acteurs du bidonville. Ils avaient décidé de placer Rubina et Azhar dans une nouvelle école et de leur constituer un capital de 70 000 euros grâce à la Fondation, argent qu’ils recevraient à leur majorité. « Nous voulions qu’ils aient une motivation pour nous assurer qu’ils ne décrocheraient pas. Ils jouiraient d’une allocation mensuelle de 90 euros et, à 18 ans, ils toucheraient le jackpot. « Ça a marché. Ils sont entrés à l’école en juin 2008. Nous sommes allés les voir en janvier, Danny et moi. Ils étaient en classe, heureux comme des rois. »

Puis le film a fait un malheur et ça a tout chamboulé. Rubina et Azhar ont commencé à recevoir des propositions pour des spots publicitaires et des défilés de mode. Les parents se moquaient de les voir manquer l’école, puisqu’ils rapportaient de l’argent. Ils se sont même mis à parlementer avec les cinéastes sur la meilleure manière de gérer la Fondation. Mais le pire reste encore à venir. Le 19 avril, soit sept semaines après les Oscars, le père de Rubina est arrêté : on le soupçonne d’avoir voulu vendre sa fille 250 000 euros à un cheikh de Dubai — qui n’était autre qu’un reporter d’un tabloïd londonien. Selon News of the World, l’oncle de la fillette aurait même précisé au « cheikh » que le prix était justifié : « Ce n’est pas une fille ordinaire. C’est une fille des Oscars ! » Malgré la vidéo enregistrée lors de la négociation, la police laisse tomber les charges pour manque de preuves.

En avril 2009, après plus de deux mois de promesses sans lendemain, l’édition indienne du Reader’s Digest publie un article révélant que Rubina et Azhar vivent toujours dans leur bidonville. Inspirée par cet article et par une vidéo d’Azhar que j’ai tournée, Dateline, la chaîne de télé NBC, diffuse le 12 mai un reportage sur le sort des deux enfants. L’émission et l’emballement médiatique qui lui a succédé changent la donne. La pression publique s’accroît de jour en jour, à tel point que les cinéastes retournent à Bombay pour tenter de démêler la situation. Le 5 juin, le producteur Christian Colson m’appelle. La fondation Jai Ho Trust offre un logement à la famille d’Azhar. Un appartement de brique et de mortier, avec eau courante, électricité, cuisine et salle de bains. Il est situé à Santa Cruz, à 6 kilomètres du bidonville de Bombay. Un autre monde. En outre, les producteurs ont décidé de confier la fondation Jai Ho Trust à des responsables indiens, dont Noshir Dadrawala, le directeur général du Centre pour l’avancement de la philanthropie de Bombay. « Les curateurs ont le devoir d’agir dans le meilleur intérêt des enfants, et non dans celui des cinéastes ou des parents. » Les logements sont gérés par la fondation. Azhar et Rubina en deviendront les propriétaires à 18 ans à condition qu’ils terminent leurs études. « Ce rêve leur semblait peut-être impossible, mais il y a tout de même une petite fortune à la clé ! conclut Christian Colson. En plus de posséder un appartement, les enfants disposeront d’une somme d’argent qui pourra être utilisée pour leur mariage ou pour se lancer en affaires. Autrement dit, elle ne pourra pas être dilapidée avant et n’importe comment. »

L’histoire finit-elle bien ? Pour Azhar, peut-être. Lui et sa famille ont emménagé en juillet à Santa Cruz, dans un appartement de 25 mètres carrés évalué à 34 000 euros. Rubina a beaucoup moins de chance. Son père a refusé le logement qui lui a été offert en juin, ainsi que l’allocation mensuelle de la Fondation. Christian Colson est outré. « Le père refuse tout. Il veut gérer l’argent et la propriété et avoir un contrôle direct sur les biens. Mais nous ne lâcherons pas, nous tiendrons bon. » Le père de la fillette a déclaré au Reader’s Digest que la Fondation « accordait beaucoup plus d’attention à Azhar ». Il affirme que le jeune garçon a été invité à visiter un logement quelques mois plus tôt, alors qu’on le gardait, lui, « dans le flou ». Nirja Mattoo, porte-parole de la Fondation, affirme que cet homme exige une maison à Bandra, un faubourg huppé. « Pour nous, c’est une question d’honneur, ajoute Christian Colson. Dans cinq ans, nous voulons que les enfants puissent nous dire : “Jouer dans Slumdog Millionaire a amélioré notre vie”, pas le contraire. » 
 

Le père d’Azhar est mort de la tuberculose le 4 septembre dernier, peu avant l’annonce du nouveau film dans lequel vont tourner les enfants, Lord Owen’s Lady, avec Anthony Hopkins.
Rubina a publié son autobiographie : De mon bidonville à Hollywood !, Oh ! Éditions, juin 2009.

 

 

 

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