Le Mur de Berlin: 20 ans de liberté
Il est (enfin) tombé en novembre 1989. Longé par la Piste de la mort, celui qu’on appelait le “monstre de béton” a séparé l’Allemagne pendant vingt-huit ans. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Notre grand reporter témoigne.

Je me revois, le cœur battant, tendre mon passeport à un garde-frontière. C’était une nuit glaciale et humide de novembre 1963, au paroxysme de la guerre froide. Je franchissais Checkpoint Charlie pour entrer dans Berlin-Est. Des officiers me dévisageaient sous le regard froid de soldats en armes. Ce cliquetis n’était-il pas celui d’un appareil photo ?
Excité et effrayé, j’avais 20 ans et c’était ma première incursion au-delà du rideau de fer.
Une fois mon passeport restitué d’un geste sec, je laissai le capitalisme derrière moi pour m’engager dans l’univers inquiétant du communisme. Dans les rues mal éclairées, les boutiques n’avaient pas grand-chose à vendre. Béants, des cratères de bombe séparaient encore les immeubles. Peu de circulation, hormis quelques voitures laissant derrière elles un sillage de fumée.
Les rares passants semblaient tristes et perdus dans leurs pensées. Sur le ciel illuminé par les néons de Berlin-Ouest se détachait la noire silhouette de la porte de Brandebourg. Je frissonnai au spectacle de ce « mauvais » côté du Mur, un double mur en réalité avec, entre les deux, une bande frontalière ultraprotégée, appelée « piste de la mort ».
Près d’un demi-siècle plus tard, me revoici au même endroit. De la porte de Brandebourg, je regarde ce qui fut Berlin-Est. C’est un Starbucks Coffee qui capte d’abord mon attention, juste en face de l’ambassade des États-Unis. A Berlin, chaque visiteur se pose invariablement la même question : où était le Mur ? Au travers des carrefours et sous les voitures en stationnement, seule une double rangée de pavés le signale. En la suivant, je retrouve la « piste de la mort » qui coupait l’Allemagne en deux.
Les vestiges du Mur ne sont pas toujours faciles à dénicher. Les plus évidents sont les grands pylônes qui soutenaient les projecteurs, et au-dessous d’eux le tracé de l’ancien itinéraire de patrouille. On trouve aussi des poteaux dont la peinture rouge et blanche se fane au fil des ans ; ils délimitaient la zone interdite à tout habitant de Berlin-Est. Ou encore, sur le flanc des immeubles, les anciennes bornes électriques et les câbles des systèmes d’alarme.
En m’aventurant dans les hautes herbes proches de la station de métro Nordbahnhof, dans ce qui fut une section élargie de cette piste de la mort, voilà que je m’écorche le tibia sur une poutrelle rouillée dépassant du sol, et provenant peut-être d’un cheval de frise (barrière antichar). Je pousse un cri, mais je m’en tire à bon compte. Imaginez la scène voilà à peine vingt ans : les gyrophares orange, les aboiements des molosses tirant sur leurs chaînes, le hurlement des sirènes, les projecteurs aveuglants… et les balles.
Aujourd’hui, tout est on ne peut plus différent. Au sortir de la station Wollankstrasse, j’emprunte un sentier où je croise des joggeurs. Des badauds promènent leur chien. Un jeune père enseigne le monocycle à sa fillette de 5 ans. Soudain, je sursaute en découvrant des lampadaires au-dessus de nous : je viens de comprendre que je flâne sur l’ancien tracé du Mur.
Un des pylônes est strié de rouge, de vert et de blanc. Il signalait la zone de patrouille que les gardes-frontières devaient respecter, sous peine de se faire tirer dessus pour désertion. Du Mur proprement dit, j’aperçois quelques montants délimitant maintenant des jardins, ou des plaques de béton stockées dans un entrepôt.
Un peu plus tard, j’opte pour une promenade près du Wannsee, au sud-ouest de la ville. Aussi large qu’une autoroute à six voies, une prairie envahie par les fleurs coupe droit à travers la pinède. C’est un autre indice du Mur, dont toute trace a disparu hormis l’espace qu’il a libéré. Elle mène à un camping proche du canal Teltow, qui matérialisait autrefois la frontière, où j’aperçois un ancien mirador maintenant intégré à un bloc sanitaire.
Cela me fait prendre conscience que les vestiges les plus importants du Mur ne sont pas constitués de briques et de mortier, mais du vide qu’il a laissé sur la carte. Dans la ville comme dans ses faubourgs, cet espace libre rappelle le no man’s land qui bordait la zone frontalière. Longtemps interdit à quiconque, il est devenu le refuge de la faune.
Après avoir retrouvé la double rangée de pavés, mes pas me mènent sur la Zimmerstrasse. Elle est bordée d’immeubles neufs abritant commerces et bureaux. Au hasard de ma promenade, je passe devant un pilier de bronze érigé à l’endroit même où Peter Fechter, un maçon de 18 ans, s’est fait abattre en escaladant le Mur en août 1962. « Pourquoi personne ne vient à mon secours ? » avait-il gémi en se vidant de son sang. Personne ne lui était venu en aide, chaque camp pensant que l’autre ouvrirait le feu.
Je me souviens encore de la photo de son corps recroquevillé, publiée par la presse. Peter Fechter avait exactement mon âge. Qu’est-ce qui avait pu le pousser à un acte si téméraire, voire stupide ? Pourquoi, aujourd’hui, ne profitait-il pas comme moi de ses petits-enfants ?
La véritable horreur de ce prétendu « rempart de protection antifasciste », selon la terminologie communiste, ne résidait pas dans ses barbelés, mais dans le sang versé par des malheureux brûlant de connaître la liberté. L’esprit du mur de Berlin vibre dans leur histoire, dont témoigne le musée réparti dans trois maisons voisines de l’ex-Checkpoint Charlie. Perdu parmi la foule, je contemple les photos un peu floues du face-à-face qui, dans cette rue même, opposa chars soviétiques et américains en octobre 1961, lorsque le monde était à deux doigts d’une nouvelle guerre. Je lis l’histoire des fugitifs, des victimes de la Stasi, des familles divisées par ce bloc de terreur que fut le Mur.
Les fantômes du passé me rejoignent à nouveau sur la Bernauer Strasse, où subsistent un vestige du Mur et une section restaurée de sa piste de la mort. Juste au-delà du Mur, j’aperçois la statue de Conrad Schumann, réalisée d’après la photo où on le voit sauter par-dessus les barbelés avec son fusil. Dans ce bond vers la liberté, on sent que son cœur bat à tout rompre, qu’il a la bouche sèche et le regard fixé sur les nids de barbelés, car c’est la mort qui l’attend s’il s’y accroche et tombe.
Un peu plus loin, une plaque de cuivre sur le trottoir honore la mémoire d’Ida Siekmann, morte le 22 août 1961 en sautant par la fenêtre de son appartement. J’imagine son désespoir, sa terreur, et son courage au moment fatidique… A midi, un tintement de cloches m’attire à la chapelle de la Réconciliation. A son emplacement se dressait jadis une imposante église gothique, en plein milieu de la piste de la mort, piégée entre les deux murs. Personne, pas même le pasteur Manfred Fischer, le prêtre de la paroisse, ne pouvait s’y rendre. Au cours d’un voyage à New York, en 1985, il avait même assisté à son dynamitage à la télévision.
Après la chute du Mur, on a récupéré une partie des décombres pour ériger une modeste chapelle sur le même site. J’y rejoins quelque soixante-dix personnes. Le pasteur Hermann Jäger nous raconte la courte vie d’un jeune tailleur nommé Günter Litfin, qui fut la première personne tuée en tentant de franchir le Mur. Sous une simple rose rouge, les fidèles allument des bougies en disant une brève prière.
Par la suite, j’apprendrai qu’après la réunification, le pasteur Fischer s’était précipité hors de son bureau afin d’arrêter le bulldozer qui commençait à démolir le Mur. Pourquoi ces vestiges du « Mur de la honte » étaient-ils si importants à ses yeux ? « Ces reliques sont un message d’espoir, explique-t-il. L’idéologie communiste empoisonnait non seulement le sol, mais aussi les âmes de la RDA. Son système vidait la société de toute confiance, et, sans confiance, il n’est pas de liberté. Mais il a été rejeté par la voie pacifique. Ce que nous dit le Mur, c’est que de telles choses sont possibles. Cela s’est produit ici, cela peut se produire n’importe où. »
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