« J'ai choisi de vivre »
A 22 ans, grièvement mutilée, Daniela García décide de se battre et de rester maîtresse de son destin. Leçon de courage.

Elle est le premier médecin au monde amputée des quatre membres...
Jusqu’à ce 30 octobre 2002, Daniela García menait la vie confortable et privilégiée d’une jeune fille élevée dans la bonne société chilienne. Intelligente, sportive et pleine d’entrain, Daniela vivait au sein d’une famille heureuse. Après des études secondaires brillantes, elle avait opté pour la faculté de médecine de la PUC.
Au Chili, le diplôme de médecine générale s’obtient en sept ans, suivis si on le désire de trois années de spécialisation. Daniela, alors âgée de 22 ans, terminait sa quatrième année. Ricardo Strube, son petit ami depuis quatre ans, étudiait le management. Tous deux adoraient la nature et consacraient leur temps libre à faire du sport. La période des examens approchait. C’était aussi l’époque des Jeux universitaires, une tradition annuelle à laquelle presque tous les étudiants en médecine du pays participent.
Cette année-là, les jeux se déroulaient à Temuco, une ville de 260 000 habitants, à 670 kilomètres au sud de Santiago. Pour transporter les centaines d’étudiants vers Temuco, la Compagnie nationale des chemins de fer avait affrété des trains supplémentaires, composés de voitures vétustes. Leur allure délabrée — vitres sales, peinture écaillée, lampes cassées ou hors d’usage — ne rassura pas Daniela. Le train traversait alors la ville industrielle de Rancagua.
Déchiquetée
Au moment de passer d’une voiture à l’autre, Daniela se trouvait entre ses deux amis, en file indienne. Sans lumière, elle ne distinguait pas grand-chose. Elle ne pouvait surtout pas voir qu’il n’y avait pas de plate-forme de sécurité entre les deux voitures. Le train aborda un grand virage qui élargit l’écart entre les voitures. Elle fit un pas en avant et se sentit soudain aspirée par le vide.
Daniela eut l’impression d’être violemment écartelée. Elle se retrouva allongée sur les rails. Elle ne ressentait aucune douleur ; seule la gênait une substance chaude et poisseuse coulant sur son visage — du sang issu d’une petite entaille au-dessus de l’œil gauche. Elle voulut lever la main pour écarter ses cheveux mais n’y parvint pas. Elle essaya encore. Son bras gauche semblait juste balayer l’air. Perplexe, elle tourna la tête.
Sa main avait disparu. La moitié de son avant-bras manquait. Dirigeant son regard de l’autre côté, elle reçut un choc terrible : son avant-bras droit avait été lui aussi sectionné. Les deux blessures saignaient abondamment. Elle essaya de bouger mais une violente douleur la terrassa. Daniela n’aime pas se souvenir de ce qu’elle vit ensuite : sa jambe gauche coupée entre la hanche et le genou, sa jambe droite, sous le genou.
Étudiante en médecine, elle savait qu’elle ne devait surtout pas paniquer ; elle se rendait également compte qu’elle était en train de perdre une importante quantité de sang. Malgré la gravité de ses blessures et l’intensité de la douleur, elle parvint à se soulever et à rouler entre les deux voies de chemin de fer. Incapable d’aller plus loin, elle se mit à hurler : « Au secours ! A l’aide ! » Ricardo Morales, un ouvrier agricole qui fumait un cigarillo dans l’air tiède de la nuit entendit ses cris de détresse. « Ne vous inquiétez pas, je vais chercher du secours », dit-il. Daniela reprit espoir devant ce secours inattendu.
Avec Elegí Vivir (« J’ai choisi de vivre »), son récit autobiographique, Daniela García a été élue, en 2006-2007, femme de l’année au Chili.
« Est-ce que je suis morte ?»
Daniela hurla : « Je ne suis pas morte ! ». L’équipe arrivée rapidement sur les lieux stoppa les hémorragies. Onze minutes après leur arrivée, ils embarquaient Daniela dans l’ambulance et traversaient Rancagua toute sirène hurlante.
Quelques minutes plus tard, le véhicule pénétrait dans l’hôpital. On la transporta au bloc opératoire. L’anesthésie générale fit son effet et Daniela sombra dans l’inconscience pendant que les médecins nettoyaient et refermaient ses plaies.
L’hôpital de Rancagua appela la famille García un peu après 23 heures. Sans donner beaucoup de détails, l’hôpital informa la famille que les blessures de Daniela étaient très graves et qu’il lui fallait venir immédiatement. De son côté, Ricardo apprit le drame par des amis présents dans le train. Au moment de la disparition de Daniela, certains avaient voulu faire arrêter la machine, mais les employés refusaient de croire que quelqu’un était tombé sur la voie. Il se rendit au plus vite à l’hôpital, où il passa la nuit à attendre aux côtés de la famille García.
Les membres, retrouvés près de la voie par l’équipe médicale, étaient trop écrasés. Leur réimplantation s’avérait impossible. Néanmoins, durant les trois heures que dura l’intervention, les chirurgiens nettoyèrent au mieux les plaies afin que la cicatrisation ait toutes les chances de réussir. Daniela fut ensuite plongée deux jours dans un coma artificiel avant d’être transférée à Santiago. A son réveil dans l’unité de soins intensifs, Ricardo était auprès d’elle. La première question qu’elle lui posa fut : « Tu m’aideras à me rétablir ?», « Oui », dit-il en se demandant s’il en serait vraiment capable.
Douleurs fantômes
Daniela resta six semaines à l’hôpital. Au cours de sa convalescence, elle eut énormément de mal à s’habituer aux douleurs fantômes, sensations provenant des membres amputés. Les médicaments la soulageaient peu, voire pas du tout. Finalement, grâce à la méditation et à la relaxation, elle a appris à contrôler et à atténuer ses réactions nerveuses.
Le père de Daniela adressa sa fille au meilleur établissement où elle pourrait être appareillée : le centre de rééducation de l’université Albert-Einstein de Philadelphie, en Pennsylvanie, pour un séjour de six semaines. Chaque jour, pendant des heures, elle travaillait avec une équipe de kinésithérapeutes, d’ergothérapeutes, de prothésistes et de médecins qui lui apprenaient à marcher, à s’habiller, à se nourrir et à vivre au quotidien avec des prothèses.
Elle se lia d’amitié avec le chef du service, le Dr Alberto Esquenazi. Non seulement celui-ci parlait espagnol, mais il avait perdu sa main droite dans une explosion d’un laboratoire à l’université. Un crochet argenté prolongeait son avant-bras, dont il se servait sans plus y penser. Daniela reprit espoir. Travailler avec ce médecin la conforta dans son désir de reprendre ses études.
Une telle volonté
Quatre jours après son arrivée au centre, Daniela découvrit ses jambes artificielles. María Lucas, la kinésithérapeute, fixa sa première prothèse et l’aida à se lever. Pour la première fois depuis l’accident, elle pouvait enfin regarder quelqu’un en face. María Lucas n’en revenait pas de la force et de la volonté de cette jeune femme.
Pour Daniela, alors que l’horreur de ce qu’elle avait vécu restait le pire événement de sa vie, paradoxalement, chaque étape de sa guérison s’accompagnait d’un sentiment de bonheur intense à l’idée de se tenir debout, de marcher, d’apprendre à utiliser ses crochets. Animée d’une volonté farouche, elle progressa rapidement et put bientôt tenir et manipuler des objets, démontrant une rare habileté.
« Vos mains vous manqueront toujours »
Néanmoins, lorsqu’elle comprit que les choses ne seraient plus jamais comme avant, elle traversa des périodes d’abattement ponctuées de crises de larmes. Le Dr Esquenazi la mit en garde : « Vos mains vous manqueront toujours. Rien de ce que nous faisons ici ne remplacera ce que vous avez perdu. Mais vous avez le choix. Vous pouvez vous terrer dans un coin, ou apprendre à tirer le meilleur parti de vos possibilités. »
A la fin de son séjour au centre, elle regagna Santiago avec sa famille. Ricardo l’attendait à l’aéroport. Quand il la vit avec ses prothèses, le visage illuminé par le sourire qu’il aimait tant, les doutes s’évanouirent aussitôt. Quelques mois plus tard, Daniela retourna à Philadelphie afin d’ajuster ses prothèses et d’apprendre à conduire avec. Elle réussit même à rester en équilibre sur un vélo : désormais, elle pourrait à nouveau partager avec Ricardo cette activité qu’elle adorait.
Presque un an après son accident, elle reprit le chemin de la faculté de médecine, bien résolue à n’accepter aucun traitement de faveur. Elle voulait se spécialiser dans la rééducation, comme le Dr Esquenazi. Aussi motivée que concentrée, elle obtint d’excellents résultats, et devint le premier médecin au monde amputé des quatre membres.
Un livre
Son histoire, Daniela préféra l’écrire. Lorsque le célèbre éditeur Random House accepta son histoire, elle en fut la première étonnée. Elegí Vivir connut un vif succès ; en 2008, il en était à sa quatorzième édition. Aujourd’hui, des lettres lui parviennent de tout le Chili pour lui dire combien son histoire a donné à des centaines de personnes le courage d’affronter les difficultés de l’existence. « Je ne pensais pas que ce livre aiderait tant de gens ; cela compte beaucoup pour moi. »
Daniela fait du vélo, seule ou en tandem avec Ricardo ; elle aime cuisiner, inventer des recettes ; elle arrive même à sentir une grosseur sous la peau d’un patient avec ses crochets quand elle l’examine. « J’aurais du mal à l’expliquer, mais je sens réellement des choses avec mes crochets. »
En septembre 2007, Ricardo et Daniela se sont dit « oui » devant parents et amis. Les objectifs de Daniela n’ont pas changé depuis son accident : elle veut devenir une spécialiste de la rééducation afin d’aider ses patients à surmonter blessures et traumatismes, à se réadapter à une vie normale ; elle veut aussi un jour avoir des enfants.
Mais, le plus important pour elle, c’est de considérer sa vie comme un merveilleux cadeau, plein de bonheur, en gardant à l’esprit les paroles du Dr Esquenazi : « Votre vie sera ce que vous en ferez. »
María Lucas résume ainsi l’impact de Daniela sur les gens qui la croisent dans la rue : « Je vois beaucoup de patients à qui nous essayons d’apprendre à réintégrer le monde. Daniela, elle, nous a enseigné plus de choses sur la vie que nous n’avons pu lui en apprendre. »
|
| ||||||
Votre réaction !
| Nom* | |
| Adresse e-mail* | |
| Commentaire* | |


Partager

